TRIBUNE SUR LE DIALOGUE NATIONAL : AVANT DE NÉGOCIER LA CRISE, IL FAUT NÉGOCIER LA NÉGOCIATION

Publié le 30 août 2026 à 21:23

TRIBUNE SUR LE DIALOGUE NATIONAL : AVANT DE NÉGOCIER LA CRISE, IL FAUT NÉGOCIER LA NÉGOCIATION

 

Par Professeur Dédé Watchiba

Hier, dans ma tribune intitulée « RDC-Le dialogue est lancé : dix conditions pour ne pas manquer le rendez-vous avec l’Histoire », j’analysais le discours prononcé le 27 août 2026 par le Président Félix-Antoine Tshisekedi annonçant l’ouverture du processus devant conduire au Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État.

Tout en relevant plusieurs orientations intéressantes contenues dans ce discours, j’insistais sur une idée centrale selon laquelle une doctrine politique, aussi ambitieuse soit-elle, ne garantit jamais à elle seule le succès d’un processus politique. Entre le discours et l’Histoire se trouve en effet l’étape la plus délicate, celle de l’ingénierie du dialogue.

J’évoquais notamment la question de la légitimité procédurale, en soulignant qu’un dialogue ne repose pas uniquement sur la pertinence de ses objectifs ou sur l’inclusivité théorique de ses participants. Il dépend également de la perception que les protagonistes ont de l’équité des règles qui organisent le processus.

J’ajoutais qu’il fallait clairement distinguer les trois fonctions que sont la convocation, l’organisation et la délibération, assumées respectivement par celui qui convoque, celui qui organise et ceux qui délibèrent. Plus ces fonctions sont suffisamment différenciées et leurs modalités reconnues par les principales parties, plus la crédibilité du dialogue s’en trouve renforcée.

À peine vingt-quatre heures plus tard, les événements semblent déjà mettre cette hypothèse à l’épreuve.

Le vendredi 28 août, la Coalition Article 64 (C64), qui rassemble plusieurs figures importantes de l’opposition congolaise, a opposé un « non catégorique » au dispositif annoncé, rejetant ce qu’elle considère comme des consultations populaires organisées en lieu et place d’un véritable dialogue national inclusif.

Dans le même temps, le camp présidentiel défend l’architecture proposée et rappelle que certaines dimensions de la crise, notamment celles liées à l’AFC/M23 et au Rwanda, disposent déjà de cadres spécifiques à Doha et à Washington.

Et voilà que Washington lui-même entre dans le débat.

Massad Boulos, conseiller principal américain pour l’Afrique, a salué l’annonce du Président Tshisekedi tout en soulignant qu’un dialogue « inclusif et constructif » pourrait constituer une étape importante vers le rétablissement de la confiance, la paix, la stabilité et la prise en compte des aspirations du peuple congolais.

Nous sommes donc déjà exactement au cœur de la problématique que je soulevais hier.

Le débat n’est plus seulement de savoir s’il faut dialoguer.

Il porte désormais sur l’ingénierie même du dialogue.

Quel dialogue ?

Avec qui ?

Selon quelles règles ?

Sous quelle facilitation ?

Pour discuter de quoi ?

Avec quelles garanties ?

Et comment articuler ce dialogue national avec les autres processus diplomatiques et sécuritaires déjà engagés ?

En moins de quarante-huit heures, le dialogue congolais semble ainsi être passé de la bataille sur son principe à la bataille sur ses règles.

Or cette seconde bataille pourrait déterminer tout le reste.

Car avant de refonder l’État, il faut peut-être d’abord refonder la manière dont les Congolais dialoguent.

LE REJET DE LA C64 NE SIGNIFIE PAS NECESSAIREMENT LE REJET DU DIALOGUE

La première précaution intellectuelle consiste à éviter les simplifications.

Présenter la situation comme une opposition entre un pouvoir qui voudrait dialoguer et une opposition qui refuserait le dialogue serait politiquement commode, mais analytiquement inexact.

La C64 réclamait elle-même depuis plusieurs semaines la tenue d’un dialogue national inclusif.

En juillet dernier, elle avait même reporté une marche prévue le 22 juillet à la suite notamment des démarches de la CENCO et de l’ECC qui l’avaient invitée à donner une chance au dialogue.

Le paradoxe est donc intéressant.

Une partie de l’opposition qui demandait le dialogue rejette aujourd’hui le dialogue annoncé par le pouvoir.

Cela signifie que le conflit ne porte plus seulement sur le principe du dialogue.

Il porte désormais sur sa définition.

La C64 conteste notamment un processus dont elle considère que le pouvoir aurait préalablement déterminé les contours, les limites et certaines règles essentielles. L’un de ses responsables, Joseph Edeba, parle même d’une « consultation sous tutelle ».

On peut être d’accord ou non avec cette qualification.

Mais en science politique, l’important n’est pas seulement de savoir si cette perception est objectivement fondée. Il faut également constater qu’elle existe.

Or, dans un processus de négociation, les perceptions sont elles-mêmes des variables politiques.

C’est précisément ici que la notion de légitimité procédurale, évoquée dans ma précédente tribune, prend toute son importance.

Un dialogue ne devient pas légitime uniquement parce que son objectif est légitime. Il devient légitime lorsque les principales parties considèrent également que les règles permettant d’atteindre cet objectif sont suffisamment équitables.

Nous venons donc d’entrer dans ce que la théorie des négociations pourrait appeler la négociation de la négociation.

Avant de négocier les solutions à la crise congolaise, les Congolais doivent désormais négocier les conditions dans lesquelles ils accepteront de négocier.

LE PREMIER DIALOGUE SERA PEUT-ETRE UN PRE-DIALOGUE

Cela peut paraître paradoxal.

Mais les processus de paix les plus complexes commencent souvent avant la table officielle.

Il existe une phase durant laquelle les protagonistes négocient non pas encore le fond du conflit, mais l’architecture permettant de le discuter.

Qui participe ?

Qui facilite ?

Qui fixe l’ordre du jour ?

Comment les décisions seront-elles prises ?

Quelles questions relèvent du dialogue national ?

Quelles questions doivent rester dans d’autres cadres de négociation ?

Quel sera le statut juridique ou politique des conclusions ?

Quelles garanties empêcheront une partie de modifier unilatéralement les règles en cours de processus ?

Ce sont des questions procédurales. Mais elles sont éminemment politiques. Car celui qui contrôle la procédure peut parfois influencer le résultat avant même que la première discussion n’ait commencé.

C’est pourquoi la RDC a probablement besoin aujourd’hui d’un minimum procédural commun.

Il ne s’agit pas de satisfaire toutes les exigences de tous les acteurs. Cela serait impossible. Il s’agit de construire suffisamment de confiance dans les règles pour que chacun accepte de participer sans connaître à l’avance le résultat final.

C’est cela, au fond, un véritable dialogue.

AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE : NE PAS CONSIDERER LES OBJECTIONS COMME UN REJET DEFINITIF DU PROCESSUS

Le Chef de l’État a pris une initiative importante. Il a également posé des principes qui méritent d’être pris au sérieux : pas de suspension des institutions, pas d’annulation du choix exprimé par les urnes, pas de transformation de la conquête militaire en légitimité politique, pas de retour au traditionnel partage du pouvoir comme principale réponse aux crises congolaises.

Ces principes constituent des positions politiques et institutionnelles fortes.

Mais la question qui se pose maintenant est différente.

Jusqu’où peut-on ouvrir la procédure sans renoncer aux principes ?

C’est probablement là que se trouve la prochaine marge de manœuvre présidentielle.

Modifier certaines modalités d’organisation du dialogue ne signifie pas nécessairement abandonner les lignes rouges de la République.

Accepter une facilitation davantage consensuelle ne signifie pas renoncer à l’autorité constitutionnelle du Chef de l’État.

Réexaminer la composition d’un mécanisme préparatoire ne signifie pas capituler devant l’opposition.

En négociation, la flexibilité procédurale peut précisément permettre de préserver la fermeté substantielle. Le Président aurait donc intérêt à ne pas interpréter immédiatement le rejet de la C64 comme une fermeture définitive. Il pourrait plutôt le considérer comme le premier test de résistance de l’architecture qu’il vient de proposer.

À LA C64 : REFUSER NE SUFFIT PLUS, IL FAUT MAINTENANT PROPOSER

La C64 dispose également d’une responsabilité particulière.

Lorsqu’une coalition politique réclame pendant plusieurs semaines un dialogue national et qu’un dialogue est ensuite annoncé, elle est parfaitement en droit d’en contester les modalités.

Mais cette contestation crée une responsabilité nouvelle.

Elle doit produire une alternative.

Quel dialogue souhaite-t-elle exactement ?

Quelle architecture ?

Quelle facilitation ?

Quels participants ?

Quel ordre du jour ?

Quelles garanties institutionnelles ?

Quelle articulation avec les processus de Doha et de Washington ?

Quelles limites éventuelles ?

Quelle place pour les institutions constitutionnelles existantes ?

Et surtout, quel mécanisme empêcherait le dialogue qu’elle propose de retomber dans ce qu’elle reproche elle-même aux dialogues précédents : le partage des positions politiques ?

Une opposition démocratique ne se définit pas uniquement par sa capacité à dire non. Elle se définit également par sa capacité à transformer son refus en proposition institutionnelle alternative.

La C64 gagnerait donc à présenter publiquement une véritable contre-architecture du dialogue.

Le débat national deviendrait alors beaucoup plus intéressant.

Nous ne comparerions plus un projet à un refus. Nous comparerions deux conceptions du dialogue. Et entre deux architectures clairement formulées, un compromis devient possible.

À LA MAJORITE : NE TRANSFORMEZ PAS LA CRITIQUE DU DIALOGUE EN HOSTILITE A LA REPUBLIQUE

La majorité présidentielle doit également éviter un piège. Elle pourrait être tentée de considérer que puisque le Président a ouvert le dialogue, ceux qui en contestent le format refusent nécessairement la main tendue.

Ce raisonnement serait dangereux.

Dans une démocratie, accepter le principe d’une initiative ne signifie pas devoir accepter toutes ses modalités. La critique d’une procédure n’est pas nécessairement le rejet de son objectif.

La majorité devrait donc éviter de transformer le débat actuel en nouvelle confrontation morale entre les « patriotes » qui accepteraient le dialogue et les « irresponsables » qui le refuseraient.

Une telle polarisation détruirait précisément l’espace politique que le dialogue est censé créer. Le véritable objectif ne devrait pas être de démontrer que l’opposition a tort. Il devrait être de construire un mécanisme auquel même ceux qui pensent que le pouvoir a tort puissent accepter de participer.

C’est cela, la puissance d’une institution. Elle permet à des adversaires de rester adversaires sans devenir ennemis du système.

INCLUSIVITE NE SIGNIFIE NI IMPUNITE NI CONFUSION DES RESPONSABILITES

Le débat sur l’inclusivité risque désormais de devenir le point le plus sensible.

Il faut donc clarifier les concepts.

Participer à un dialogue n’est pas nécessairement recevoir une légitimité politique.

Être entendu dans un processus de résolution de conflit ne signifie pas automatiquement obtenir un poste ministériel.

Négocier la cessation d’une violence ne signifie pas effacer les responsabilités liées aux crimes éventuellement commis.

Et dialoguer avec un adversaire ne signifie pas lui donner raison.

C’est ici qu’une distinction fondamentale doit être maintenue entre inclusivité politique, négociation sécuritaire et responsabilité judiciaire.

Ces trois dimensions peuvent se croiser. Elles ne doivent pas être confondues. Un processus de paix qui confond inclusion et impunité détruit la justice.

Mais un processus politique qui confond responsabilité judiciaire et impossibilité absolue de communication peut parfois rendre la paix impossible.

La difficulté consiste précisément à construire les mécanismes permettant de poursuivre simultanément la paix, la justice et la responsabilité.

C’est beaucoup plus difficile que de choisir simplement un camp.

Mais c’est cela, gouverner une crise complexe.

DOHA, WASHINGTON ET LE DIALOGUE NATIONAL : LA QUESTION N’EST PAS DE CHOISIR UNE TABLE, MAIS D’ARTICULER LES TABLES

Sur ce point, le débat entre la C64 et le camp présidentiel mérite une analyse dépassionnée.

Le pouvoir considère que toutes les dimensions de la crise congolaise ne doivent pas être transférées au dialogue national.

Il rappelle notamment l’existence de Doha pour certaines questions liées à l’AFC/M23 et de Washington pour la dimension régionale et interétatique de la crise.

Cette distinction possède une certaine rationalité fonctionnelle.

Une négociation sécuritaire n’a pas exactement le même objet qu’un dialogue politique national.

Une négociation interétatique entre la RDC et le Rwanda n’a pas exactement le même objet qu’une réforme de l’administration publique congolaise.

Mais l’opposition soulève également une question légitime : jusqu’où peut-on compartimenter une crise dont les dimensions politiques, sécuritaires, institutionnelles, économiques et régionales sont profondément imbriquées ?

C’est probablement ici qu’il faut sortir de l’alternative.

La question n’est peut-être pas :

Doha, Washington ou dialogue national ?

Elle devrait plutôt devenir :

Quelle articulation entre Doha, Washington et le dialogue national ?

Chaque table doit avoir sa fonction.

Mais les résultats des différentes tables doivent pouvoir s’inscrire dans une architecture stratégique cohérente.

Autrement, la RDC risque de multiplier les processus de paix sans jamais produire un véritable système de paix.

WASHINGTON VIENT D’INTRODUIRE UNE NUANCE QU’IL FAUT LIRE ATTENTIVEMENT

La réaction américaine mérite à cet égard une attention particulière.

Massad Boulos a salué l’annonce du Président Tshisekedi.

C’est politiquement significatif.

Washington ne rejette donc pas l’initiative présidentielle.

Mais la formulation utilisée mérite d’être examinée dans son intégralité.

Les États-Unis considèrent qu’un dialogue « inclusif et constructif » peut constituer une étape importante vers la confiance, la paix, la stabilité et la prise en compte des aspirations du peuple congolais.

Deux mots sont importants :

inclusif et constructif.

Il serait excessif d’interpréter cette formulation comme un soutien américain aux revendications de l’opposition.

Il serait tout aussi excessif de la lire comme un blanc-seing donné au format actuellement proposé par le pouvoir.

Washington soutient le principe du dialogue annoncé.

Mais en qualifiant le dialogue souhaitable d’« inclusif et constructif », il introduit implicitement un critère d’appréciation de sa qualité.

C’est une nuance diplomatique importante.

Dans le langage international, soutenir une initiative tout en qualifiant les conditions souhaitables de sa réussite permet précisément d’encourager le processus sans préjuger de toutes ses modalités.

La réaction américaine pourrait donc être comprise comme un double message.

Au pouvoir : l’initiative est encouragée.

À l’ensemble des acteurs : sa crédibilité dépendra notamment de son inclusivité et de sa capacité à produire un processus constructif.

Cette position peut également avoir une autre implication.

Washington étant déjà directement impliqué dans l’architecture diplomatique régionale, les États-Unis ont intérêt à ce que le dialogue interne ne concurrence pas les mécanismes internationaux, mais les complète.

Une diplomatie efficace repose souvent sur cette division fonctionnelle des espaces de négociation. L’extérieur peut contribuer à réduire les tensions interétatiques.

Mais aucun partenaire extérieur ne peut refonder à la place des Congolais l’administration congolaise, la justice congolaise, le système électoral congolais ou la gouvernance congolaise.

La paix régionale et la refondation interne de l’État sont donc différentes. Mais elles sont interdépendantes.

CENCO ET ECC : VOICI PEUT-ETRE VENU LE MOMENT DU TIERS DE CONFIANCE

La nouvelle situation donne une responsabilité particulière aux confessions religieuses.

La CENCO et l’ECC ont déjà consulté plusieurs acteurs politiques.

Elles ont parlé avec le pouvoir.

Elles ont parlé avec l’opposition.

Elles ont plaidé pour le dialogue.

Elles ont même contribué, en juillet, à convaincre la C64 de reporter une manifestation afin de donner une chance au processus politique.

Elles disposent donc aujourd’hui d’une ressource extrêmement rare dans les périodes de polarisation : la capacité de parler aux différents camps.

Mais cette position crée également une obligation.

Elles doivent résister à la tentation de devenir les auxiliaires d’un camp contre l’autre.

Leur valeur politique ne réside pas dans leur capacité à faire gagner le pouvoir ou l’opposition.

Elle réside dans leur capacité à rendre possible un espace où aucun des deux ne possède entièrement les règles.

CENCO et ECC pourraient donc jouer un rôle essentiel dans ce que j’appellerais désormais le pré-dialogue procédural.

Non pas nécessairement pour diriger le futur dialogue.

Mais pour aider les protagonistes à identifier le minimum commun permettant de l’ouvrir.

Elles pourraient notamment faciliter un accord sur quelques questions fondamentales : architecture préparatoire, critères de participation, facilitation, ordre du jour, articulation avec Doha et Washington, mécanisme de décision, garanties de mise en œuvre et statut des conclusions.

Le tiers de confiance n’est pas celui qui décide à la place des protagonistes.

C’est celui qui rend possible leur décision commune.

À LA SOCIETE CIVILE ET AUX UNIVERSITAIRES : SORTONS ENFIN DE LA LOGIQUE DES CAMPS

Il existe enfin une responsabilité particulière pour la société civile, les universités, les chercheurs et les intellectuels.

Dans les périodes de forte polarisation, l’espace public finit souvent par imposer une question extrêmement pauvre :

Êtes-vous avec le pouvoir ou avec l’opposition ?

La science politique devrait précisément refuser cette réduction.

Notre responsabilité n’est pas de distribuer des certificats de patriotisme. Elle est d’analyser les institutions, les rapports de force, les incitations des acteurs, les risques du processus et les mécanismes susceptibles d’améliorer les décisions collectives.

Les universitaires devraient donc maintenant produire des propositions concrètes.

Comment sélectionner les représentants provinciaux ?

Comment éviter l’inflation des participants ?

Comment construire un agenda hiérarchisé ?

Comment protéger la neutralité de la facilitation ?

Comment décider lorsqu’il n’existe pas de consensus ?

Comment articuler participation populaire et efficacité décisionnelle ?

Comment mesurer l’exécution des conclusions ?

Comment empêcher que les recommandations soient ensuite abandonnées dans les archives de la République ?

Voilà le terrain sur lequel l’expertise devrait désormais intervenir.

LE VERITABLE ENJEU EST DESORMAIS LA LEGITIMITE DE LA TABLE

Nous découvrons ainsi une réalité importante.

Un dialogue peut échouer de deux manières.

Il peut échouer à la table, lorsque les participants ne parviennent pas à trouver un compromis.

Mais il peut également échouer avant la table, lorsque les protagonistes ne reconnaissent pas suffisamment la légitimité du mécanisme qui doit les réunir.

Cette seconde forme d’échec est parfois encore plus dangereuse. Car lorsqu’un acteur important reste à l’extérieur, il ne se considère pas nécessairement lié par les conclusions produites à l’intérieur.

La question fondamentale devient donc celle-ci :

Comment construire une table suffisamment légitime pour que ceux qui y perdent certaines batailles acceptent néanmoins ses règles ?

C’est précisément cela que les institutions permettent dans les démocraties stabilisées.

Une élection est acceptée non parce que tout le monde gagne, mais parce que les perdants reconnaissent suffisamment les règles qui ont produit le résultat. Une décision judiciaire est respectée non parce qu’elle satisfait toutes les parties, mais parce que le tribunal possède une légitimité reconnue.

Il devrait en aller de même du dialogue. Plus la légitimité du cadre est faible, plus l’application de ses conclusions exigera de rapports de force.

Inversement, plus les règles sont perçues comme équitables, plus les acteurs peuvent accepter un résultat qui ne correspond pas entièrement à leurs préférences initiales.

Voilà pourquoi la procédure n’est jamais un détail. Elle constitue déjà une partie de la solution.

NE TRANSFORMONS PAS LE DIALOGUE EN NOUVEAU CONFLIT SUR LE DIALOGUE

Le danger apparaît maintenant clairement.

Le pouvoir pourrait organiser son dialogue.

L’opposition pourrait organiser sa contestation du dialogue.

Les confessions religieuses pourraient proposer leur propre conception du dialogue.

Les partenaires internationaux pourraient soutenir le principe du dialogue tout en formulant leurs propres attentes.

Et bientôt, au lieu d’avoir un conflit politique à résoudre par le dialogue, nous aurions plusieurs dialogues concurrents destinés à résoudre le conflit sur le dialogue.

Ce serait une nouvelle manifestation de cette fragmentation institutionnelle qui caractérise depuis trop longtemps la gestion des crises congolaises.

Il faut donc revenir à l’essentiel.

Le Président a ouvert une porte.

La C64 conteste la manière dont cette porte a été construite.

La majorité défend le dispositif.

Washington encourage le processus tout en insistant sur son caractère inclusif et constructif.

La CENCO et l’ECC disposent d’une capacité potentielle de médiation procédurale. Nous avons donc encore les éléments permettant d’éviter le blocage. À condition que chacun accepte de déplacer légèrement la question.

Il ne s’agit plus de demander :

Qui a raison sur le dialogue ?

Il faut désormais demander :

Quelles règles permettraient à ceux qui ne sont pas d’accord de dialoguer malgré leur désaccord ?

C’est beaucoup plus difficile. Mais c’est précisément cela, la politique lorsqu’elle cesse d’être simplement une compétition pour le pouvoir et devient une technique de construction du vivre-ensemble.

Dans ma précédente tribune, j’écrivais que le meilleur dialogue national serait celui qui rendrait le prochain dialogue extraordinaire inutile, parce que les institutions ordinaires de la République seraient devenues suffisamment fortes pour absorber les crises futures.

Je maintiens cette conviction.

Mais les événements intervenus dès le lendemain de cette réflexion permettent déjà d’en préciser une condition préalable.

Avant de refonder l’État, il faut peut-être d’abord refonder la manière dont les Congolais dialoguent.

Cela signifie apprendre à distinguer adversaire et ennemi.

Distinguer compromis et capitulation.

Distinguer inclusivité et impunité.

Distinguer fermeté sur les principes et rigidité sur les procédures.

Distinguer enfin le dialogue comme instrument de construction de l’État du dialogue comme marché de redistribution du pouvoir.

Le véritable test du processus annoncé le 27 août commence donc maintenant. Il ne sera pas seulement de savoir si Félix Tshisekedi, la C64, la majorité, l’opposition, la CENCO, l’ECC ou d’autres acteurs parviendront à imposer leur conception du dialogue.

Il sera de savoir s’ils peuvent construire ensemble une conception du dialogue que personne ne possède entièrement.

Car une table nationale n’est véritablement nationale que lorsque personne ne peut raisonnablement la considérer comme la propriété exclusive de son adversaire.

Et peut-être est-ce là que commence véritablement la refondation de l’État. Non pas lorsque tous les Congolais pensent la même chose. Mais lorsqu’ils construisent enfin des institutions suffisamment légitimes pour continuer à vivre ensemble précisément parce qu’ils ne pensent pas la même chose.

« RÉFLEXIONS D’UN CITOYEN DU MONDE »

Professeur Dede WATCHIBA, Politologue

 


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